LE MYTHE D’HIRAM
Claude B.B
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Introduction
Un historien profane, d'une certaine réputation, écrivait :
« Les auteurs du Rite du troisième degré, restés inconnus, ont fait appel à toutes les ressources de leur imagination et, d'une érudition aussi vaste qu'incohérente, ils ont produit un monstre énigmatique dont les recherches les plus consciencieuses n'ont pu découvrir la vraie origine ».
La réalité et la fiction se confondent, souvent, dans la mémoire collective. Il y a l'Histoire en majuscules, celle qui se veut le verbe du passé au présent, et puis il y a les autres, minuscules intemporelles, dont l'objet premier n'est pas de témoigner ni de convaincre mais de séduire. « Le mythe c'est du faux qui devient du vrai », aimait à répéter Jean Cocteau. Aussi convient-il de ne retenir d'un mythe que l’essentiel, à savoir, bien davantage que la crédibilité des faits rapportés, le message symbolique dont il est vecteur.
Si nous trouvons trace du héros du psychodrame dans l'Ancien Testament, celui-ci reste muet quant aux circonstances de sa mort. Il a pour nom Hiram Abi. Envoyé par le roi de Tyr auprès de Salomon, en ce qu'il était habile à travailler l'or et l'argent, l'airain et le fer, est-il dit. Voilà ce que chacun est à même de vérifier dans le Premier Livre des Rois et dans le Deuxième Livre des Chroniques
Le reste est fiction, autour des thèmes récurrents de la vie et de la mort, de la mort et de la résurrection, thèmes communs à toutes les civilisations, toutes les sociétés, toutes les croyances, des plus primitives aux plus élaborées, toutes en mal de permanence sinon d'éternité.
Se greffe, en outre, la relation d'un meurtre perpétré par trois compagnons. Fratricide symbolique dont on peut supposer que l'exégèse se prolonge bien au-delà du troisième degré.
Histoire ou mythe, Hiram ou Hiram-Abi, la légende renvoie à une œuvre de construction, la construction d'un temple sacré, destiné à recevoir l'arche d'Alliance avec Yahvé. Trois mille ans plus tard, il est toujours présent à l'esprit.
À chacun de lui accorder crédit ou pas.
Le mythe d’Hiram
La légende dispose qu’Hiram, refusant et ne pouvant révéler le mot secret garantissant le grade, est assassiné par trois Compagnons, ayant mal « digéré » leurs initiations précédentes et figurant l’ignorance, le fanatisme et l’ambition. Ceux-ci, en tentant avant l’heure, de se faire communiquer des secrets que leur degré de connaissance ne leur permet pas d’approcher, profanent ce qui est sacré. Conscients de leur forfaiture, ils inhument Hiram et plantent sur sa sépulture un rameau d’acacia. Inquiets de son absence, les maîtres décident de partir à sa recherche. Attirés par le rameau d’acacia, ils découvrent le corps et tentent de le remettre sur son axe vertical.
Le meurtre
« Insensé, ce que tu sèmes ne prend point vie, s'il ne meurt auparavant »,
écrivait saint Paul aux Corinthiens. La vie se régénère à sa propre substance consommant la mort comme elle consume la vie, cercle puis spirale, dans cette course commune à l'éternité.
Dans l’application symbolique du mythe, le récipiendaire est identifié à Hiram qui symbolise le héros, homme juste et vertueux mis à mort par la violence et les passions humaines dans l’accomplissement de son devoir.
Il doit d’abord mourir à lui-même. Pour développer ses capacités créatives, il faut se libérer de son passé. Savoir mourir est le grand secret de l’initié, se faisant, il se dégage de ce qui est inférieur, pour s’élever en se sublimant. S’il veut conquérir son autonomie intellectuelle, ne doit-il pas rompre avec les préjugés qui lui sont chers et mourir ainsi à son habituelle façon de penser ? Pour naître à la liberté de la pensée, il faut s’affranchir en mourant de tout ce qui s’oppose à la stricte impartialité du jugement.
Trois Compagnons, trois outils, trois coups, trois blessures
On peut envisager les trois auteurs de ces coups aussi bien de façon positive que négative. D’un point de vue positif, ils représentent la volonté de développement. Dans le développement mental, la curiosité joue certainement un grand rôle. C’est un instrument puissant dans l’acquisition du savoir et de l’expérience. Certes les trois Compagnons se comportent mal, mais leur côté destructif ne peut-il être évalué comme effet secondaire de la transformation de désirs pervers en créativité ?
Dans nos ateliers, nous en avons généralement une approche purement négative. Avec l’ignorance les mal initiés - entendons ici ceux qui se sont engagés sur le mauvais chemin - méconnaissent la valeur de la quête personnelle et l’expérience commune en Loge. Le fanatisme dogmatique entrave la réalisation initiatique. Par ambition certains tenteront d’utiliser la F\M\ pour leur carrière profane.
Selon les rituels, les deux premiers Outils ainsi que l’ordre dans lequel ils sont employés diffèrent. Mais dans tous les cas il s’agit d’outils du Compagnon et il y a unanimité autour du Maillet comme ultime engin meurtrier.
Ceci révèle le double aspect de nos symboles : chaque instrument de travail peut conduire à la perdition, tout dépend de notre intention. Nous dépendons de notre aptitude à circonscrire les forces destructives, mais surtout de notre capacité à les transformer en forces constructives. Une part de vérité se trouve toujours chez l’adversaire. De mon approche pour tisser un lien entre partie du corps, outils et lieux, je retiendrai que l’illumination se situe à l’Orient. Ne peut-on considérer le Maillet du V\M\ comme moyen pour provoquer celle-ci ? Ce dernier coup mortel, n’est-ce pas une expression de transfert, de métamorphose au cours de laquelle les qualités d’Hiram se reportent sur le Compagnon ?
Par les trois coups qui lui sont portés, celui sur qui est opéré le rabattement passe de la position verticale à la position horizontale. Couché sur la terre il y descend au plus profond.
La découverte et le relèvement
La découverte
On peut interpréter la découverte du cadavre comme la prolongation de la tradition initiatique. La tombe, tout comme le cadavre, indique les restes matériels d’une spiritualité qui s’était presque perdue.
Le corps est retrouvé grâce à la branche d’acacia plantée sur la tombe. De par la grande résistance de son bois, l’acacia est considéré comme un symbole d’immortalité. Il croît des profondeurs et annonce la renaissance. Le situé entre l’Équerre et le Compas met en présence d’un symbole triple où l’Équerre et le Compas indiquent les limites dans lesquelles la Connaissance pourra se développer. Il souligne ici l’importance de la tradition, les idées du vieil Hiram naissent dans chaque jeune Maître, lequel devra découvrir sa vérité propre.
Le relèvement
Tels la fleur de sa graine et le blé de son grain, tel le Phénix de ses cendres, tel le Christ de l'Histoire, mort à l'humanité pour revivre dans le corps et l'esprit. Hiram, sort de sa nuit où l'avaient plongé l'ignorance, le fanatisme et l'ambition de trois compagnons. Il renaît en la personne d'un nouveau vénérable Maître, ainsi consacré. Là où la chair quitte les os, là où tout se désunit, il y a l'Architecte qui se relève grâce aux cinq points parfaits de la maîtrise mais surtout par la vertu d'énergies rassemblées. Là où l'action d'un seul échoue, les Frères voient leurs efforts mis en commun, couronnés de succès, aussi vrai que l’union fait la force et que sans le secours des autres nous ne pouvons rien. Là où fleurit l'acacia, le Bien finit par triompher du mal, l'Ange de la bête, la Lumière des ténèbres, la Connaissance de l'obscurantisme, la Bonne conscience de la mauvaise. Avec Hiram retrouvé, c'est la Parole perdue qui sort de sa nuit.
Il n’est pas difficile de reconnaître dans le Relèvement la continuité de la vie. Cet enlacement étroit des corps fait songer à l’union du mort et du vivant (dualité ?). Union au cours de laquelle le vivant tente de contraindre le mort de lui révéler ce qu’il a appris dans l’autre monde. L’embrassade qui accompagne le Relèvement fait penser aux anciennes pratiques magiques autour de la transmission de l’esprit vital. L’homme prisonnier du visible, veut connaître et dominer le monde invisible.
Conclusion
Tout ce qui naît et qui vit, vient de la mort et de la putréfaction. Mort et résurrection constituent la symbolique générale de toute initiation. Dans le langage ésotérique, la renaissance spirituelle suit donc la mort psychique. Mais ceci est une exagération. En fait, rien ne meurt. Lorsque, dans la vie, on fait un pas de plus dans l’une de ses multiples évolutions, tout ce qui est déjà acquis continue tout naturellement à vivre comme un courrant sous-jacent. Qu’on veuille l’appeler, utilisant un terme emphatique, palingénèse ou métamorphose ou métempsychose en fait la renaissance n’est jamais que le petit pas suivant. La mort, ici, n’est rien d’autre que l’épuisement des possibilités dans une phase de développement donnée. La parole perdue est cachée quelque part au plus profond de nous même et le nombre de voiles diffèrent d’un être à l’autre.
Le degré de Maître enseigne ce secret suprême de la nature.
Hiram ne meurt pas, il naît et vit dans chacun de ses successeurs. Mais s’agit-il d’une résurrection ou d’une incarnation ?
RÉSUMÉ
Le mot mythe suggère des histoires fabulatrices. Il nous dit « cela s’est passé en ce temps là », c’est à dire dans un temps anhistorique. Peu importe ce qui a amené l’événement, il a eu lieu, il y a eu création. Cet événement peut-être répété et devenir ainsi « modèle exemplaire ».
Existe en chacun de nous une part archaïque, et tout au long des fêtes de l’année nous plongeons dans les mystères mystiques. Mais nous en avons perdu le sens profond. C’est cette part archaïque qui nous incite, nous F\M\, à l’étude du mode d’expression symbolique des grands mythes, source de connaissance de soi-même.
Le mythe d’Hiram, fondement du R\E\A\A\, est riche de leçons dans sa portée rituélique et l’on peut douter que la méditation puisse un jour en épuiser l’enseignement.
Quel contenu ? : d'un côté, un personnage dont l'historicité est de celle qui s'attache à la Bible, de l'autre des ajouts sortis de l'imaginaire, expression individuelle de l'inconscient collectif où pour Jung se trouverait résumé l'ensemble des schémas éternels de l'expérience humaine.
Que nous apprend il ? : pour mieux renaître à soi même, chacun se doit de tuer, symboliquement, ce qu'il lui reste du vieil homme, et avec lui, ce qu'il signifie de néfaste et de contraire. Il faut, à chaque fois, passer, symboliquement, de la vie à la mort puis de la mort à la vie, pour une autre mort, pour une autre vie et ainsi de suite. L'homme meurt afin que se construise l'Être universel.
La mort d'Hiram que nous vivons rituellement en loge, ne serait-ce pas manière, pour nous, de vivre et d'exprimer la perte de l'Essentiel au regard de l'Histoire et de la culture reçue ? Lorsque nous pleurons l'Architecte, ne serait-ce pas le savoir primordial dont l'humanité aurait été, autrefois, privée qu'ensemble nous pleurons et à travers cette frustration collective la perte pour chacun de nous de son unité matricielle ?
Lorsque nous reconnaissons, au pied de l'acacia, l'Architecte en la personne d'un nouvel initié, ne serait-ce pas le retour à l'Ordre premier des choses, « Ordo ab chao », qu'ensemble nous célébrons ? Ne serait-ce pas avec la Parole, l'unité de l'Être reconstituée, sinon de fait du moins d'espoir ? Et ce conformément à l'harmonie d'un Tout unitaire, objet constant de notre quête initiatique, qu'il nous faut construire et reconstruire puis reconstruire encore, de midi à minuit.
L'espace de la Connaissance ne connaît pas de limite. Les valeurs existentielles qui nous viennent de la Tradition sont immuables mais leur application au quotidien ne va pas de soi. Les conditions du vivre ensemble sont encore à déterminer pour que tout être humain, quel que soit son statut, puisse accéder, librement, au savoir et au progrès dans l'équité, la tolérance et le respect réciproque. Le sens que chacun donne à la vie est à proportion de celui qu'il entend donner, d'abord, à la sienne.
Avec la légende d'un Hiram renaissant, à chaque initiation au troisième degré, de Vénérable Maître en Vénérable Maître, nous sommes bien dans le cadre d'un chantier inachevé, qu'il nous faut, jour après jour, recommencer, au dehors comme au-dedans.
Rien ne nous est donné qui ne passe par l'effort et le mérite. Rien n'est définitivement acquis. Chaque demain est à reconstruire sur le socle d'une Tradition primordiale, venue personne ne sait d'où, pour nous parler d'éthique et d'esthétique, certes, mais aussi de paix et de justice, de fraternité, de tolérance et d'amour.
Les utopies ne le sont jamais qu'un temps. Celles qu'ont imaginées les rêveurs du passé, d'autres, plus tard, ont su les réaliser, comme d'autres réaliseront, à leur tour, les utopies du moment présent. Rien ne nous est interdit, hormis... la Vérité, ce à quoi il faut nous résigner, aussi longtemps qu'elle passera pour l'être.